samedi 24 octobre 2009

Mystères intérieurs

Toute la nuit devant nous, recueil de nouvelles de Marcus Malte (Zulma, France, 2008)

La première nouvelle se passe dans une colonie de vacances. Un enfant s'y sent mal. Décor déjà vu ailleurs : on pense à La classe de neige, d'Emmanuel Carrère. L'enfant compte sur son ami, rencontré lors de la colonie de l'été précédent, pour éloigner les moqueries des autres et en faire son allié contre la monitrice rousse, qui l'humilie. Comme lieu de socialisation des enfants, la colonie sera l'occasion pour lui d'apprendre la vengeance, dans un récit glaçant du meurtre joyeux de la monotrice, jetée dans les oubliettes du vieux château.

Dans le deuxième récit, les protagonistes sont des adolescents qui se sont donné des noms de fleurs. On assiste, perplexe, à leur suicide collectif parce qu'ils ne veulent pas "vivre sur une Terre irradiée." Rose aime sa mère, qu'elle voit partir au travail le matin, mais elle ne recule pas devant la mort. Chardon Ardent aurait honte de rater son coup. Lis et Lys ont 16 ans, ils s'aiment de façon fusionnelle, restent soudés l'un à l'autre des nuits entières. Pourtant, ils foncent droit vers la mort sans ciller. Les quatre adolescents réalisent un projet qui fait froid dans le dos : au volant de la voiture du père de Chardon Ardent, ils grimpent sur une voie ferrée et roulent droit sur un train, convoi transportant des déchets radioactifs vers le centre de stockage de La Hague.

La troisième nouvelle fait entendre, dans un style parlé (le titre de la nouvelle, Le père à Francis, évoque bien ce style familier), un jeune espoir du football marseillais, en prison, alors qu'il devait rentrer au centre de formation de l'OM. Il avait "une chance sur un million" de devenir un Zidane, comme lui avait fait savoir le "père à Francis" et il a manqué cette chance.

L'absence d'innocence et la dureté de l'existence de ces jeunes donne le ton de ces trois nouvelles, qui les amène à se réfugier dans un monde d'illusions. L'enfant de la colonie de vacances vit une hallucination fantasmagorique, peut-être pour échapper à l'horreur du meurtre commis par son ami, qui a jeté la monitrice dans les oubliettes du château avant de la bombarder de pierres. C'était elle ou lui, une question de survie. Les adolescents Rose, Lys et Iris, et Chardon ne veulent même pas survivre, eux. Implacablement, sans remettre en question leur projet suicidaire, ils avancent vers la mort comme des automates, ne croyant pas sans doute que la vie leur réserve une possibilité de bonheur. Le footballeur de la cité marseillaise, lui, fait semblant d'y croire encore, qu'il pourrait devenir un Zidane. On devine pourtant qu'il est définitivement passé à côté de sa chance, et qu'elle ne se représentera pas.

De ces trois récits écrits dans un style différent pour coller à chaque psychologie, (même si le dernier se révèle moins réussi, à cause du ton jeune trop systématique, trop poussé), on retient le mystère commun à tous les personnages de jeunes enfants, adolescents ou jeune adulte. Bien que le narrateur place souvent son lecteur au plus près des personnages, qu'on soit directement dans leurs têtes, on a du mal à comprendre le sens véritable de leurs actes. Pourquoi l'enfant de la colonie ne prend-il pas conscience de l'horreur du crime ? Qu'est-ce qui pousse vraiment ces quatre adolescents au suicide ? Que se passe-t-il, au plus profond de l'âme de ce jeune footballeur qui ne peut pas ignorer qu'il n'a plus aucune chance de réussir dans la vie ?

Ce sont ces questions, laissées en suspens, qui font tout l'intérêt de la lecture. Au lieu d'apporter des réponses, Marcus Malte nous offre des mystères humains qu'on aurait tort de trop vouloir analyser de façon rationnelle, mais qui marquent fortement l'imagination.

dimanche 18 octobre 2009

Satire molle

J'ai tué Anémie Lothomb, de Jean-Pierre Gattégno (Calmann-Lévy, 2009)

Le titre est accrocheur, et ne manquera pas d'intriguer les lecteurs, au détour d'un rayon de bibliothèque ou de librairie. D'autant que la quatrième de couverture annonce la couleur :"servie par un humour féroce et déjanté, [une] satire du monde des Lettres". On est impatient d'en savoir plus.

Antoine Galoubet, écrivain qui participe à un salon du livre en province, pour promouvoir son dernier roman, Une saison dans les ténèbres, est furieux et déprimé, délaissé par les lecteurs qui préfèrent faire une immense file d'attente pour se faire dédicacer le dernier livre d'Anémie Lothomb. Sur la route du retour, il aperçoit l'amant de la romancière errant à pied, s'éloignant d'une voiture à l'arrêt. S'approchant de celle-ci, Antoine y aperçoit Anémie Lothomb, assise sur le siège du passager, morte, visiblement tuée par balles. Sous le coup d'une impulsion, l'écrivain embarque le corps de la romancière dans son coffre, l'enterre dans la forêt et décide de faire croire qu'il l'a kidnappée. Avec pour objectif de faire vendre ses propres livres, car Anémie Lothomb ne sera libérée que lorsque son dernier roman à lui se sera vendu à 250 000 exemplaires, annonce-t-il aux médias.

Qu'une histoire invraisemblable et loufoque soit le prétexte à une satire du milieu littéraire, l'idée à de quoi séduire. Sauf que ni l'histoire, ni la satire, ne convainquent. De rebondissements mous en rebondissements attendus, l'intrigue ne tient pas vraiment en haleine. Quant à la satire, elle est plus que banale. N'a pas la verve d'un Pierre Jourde qui veut. Et Jean-Pierre Gattégno en reste à des généralités vues et entendues ailleurs, en visant ceux qui sont médiatisés : Frédéric Beigbeder, Houellebecq "il n'y a pas plus conformiste que ce Houellbegbedecq", "Margarine" Pingeot, "L'important, c'est la notoriété, être le fils ou la fille d'un personnage prestigieux - par exemple d'un ancien président de la république", Catherine Millet et Christine Angot surnommées "Catherine Mouillette et Christine Ego [...] leurs histoires de coucheries excitent les médias et le public"...

Antoine Galoubet, frustré de ne pas avoir le succès qu'il mériterait, s'indigne : "être en phase avec la déprime et les âneries véhiculées par notre époque constitue un atout indéniable et peut se révéler très vendeur." Voyant que ses premières tentatives à faire parler de lui se soldent par des échecs, il s'interroge avc originalité : "Peut-être les médias voulaient-ils me détruire pour l'exemple, pour montrer que l'on ne pouvait impunément se passer d'eux, qu'ils étaient le quatrième pouvoir et que l'on ne réussissait rien sans leur assentiment ?" Et tiens, pourquoi ne pas égratigner Sarkozy au passage, sans trop se creuser : "Ces romans à succès qui rapportent des millions à leur auteur et que tout le monde, même le président, serait capable de lire".

Cette critique convenue, écrite sans grand style, finit par rendre ridicule le protagoniste-écrivain, persuadé qu'"une telle charge contre nos mœurs littéraires va forcément attirer l'attention". On comprend bien que Gattégno fait aussi le portrait d'un loser, qu'il se moque de ce personnage, lui-même avide de célébrité et de reconnaissance à coups de gros tirages, mais aucune connivence ne se crée avec le lecteur contre ce personnage et le manque d'entrain de ce roman si impitoyable avec les romans des autres écrivains donne envie, à notre tour, de le juger sévèrement. D'autant qu'on a l'impression de s'être fait avoir par un titre très accrocheur. La drôlerie de la chose étant que Gattégno illustre ainsi ce qu'affirme son personnage tout au long du livre, à savoir que les lecteurs vont vers la facilité : preuve en est faite, puisqu'on a lu son livre uniquement sur la curiosité suscitée par un titre racoleur.

Si vous êtes comme Ernest, le complice obèse de l'écrivain-kidnappeur, qui affirme "Moi, ce que je cherche dans un livre, c'est une image inattendue du monde, une image qui me surprend, qui me force à réfléchir, à voir les choses autrement", ne perdez pas votre temps avec ce roman.

dimanche 11 octobre 2009

Luttes ouvrières

La bagarre, de Gérard Bessette (Québec, 1958)

Court roman d'un peu plus de 200 pages qui met en scène les déambulations nocturnes de quelques "Canadiens-Français" de Montréal, La bagarre doit son titre à une scène au cours de laquelle les personnages se retrouvent au cœur d'une rixe dans un bar où ils ont leurs habitudes, mais aussi aux aspirations intellectuelles des personnages principaux, Lebeuf, Weston, Sillery et Gisèle, mises à mal par la société et leur entourage qui les tire vers la condition qu'ils devraient normalement occuper, et contre lesquels ils doivent se battre.

Après avoir ouvert le livre sur une soirée dans les bars montréalais, l'auteur dresse un portrait de chacun d'eux, rentrant chacun de son côté chez soi, au petit matin, à reculons, anxieux des reproches qui l'attendent.

Jules Lebeuf a 29 ans, travaille comme balayeur pour la compagnie de transport mais étudie la littérature. Il rêve de devenir écrivain et souhaite donner une identité à la culture canadienne française car il est révolté que "Les Français ne savent même pas qu'on sacre, ici, au Canada". Sa petite amie Marguerite ne comprend pas qu'il étudie la littérature : "Encore si tu voulais devenir ein docteur ou ben ein avocat, je dirais pas trop rien. Mais toi, quoi c'est que tu veux devenir au juste ?" Weston, ex-G.I. américain, prépare une thèse sur les Canadiens Français, sujet qu'il n'arrive pas à mettre en forme malgré les observations qu'il a notées depuis son arrivée. Langevin, d'un milieu bourgeois, redoute le regard paternel sur son homosexualité, et veut rédiger une thèse de philosophie sur Les Pensées de Pascal. Gisèle, à l'école chez les sœurs, veut poursuivre ses études de mathématiques à l'université, coûte que coûte, malgré les réticences de ses parents.

Peu encouragés, voire brimés dans leurs efforts, les personnages sont les protagonistes d'un roman des ambitions intellectuelles déçues dans une société peu avancée qui ne favorise pas les études, ils se laissent ballotter par leur vie plus qu'ils ne la mènent : Jules renoncera peu à peu à ses ambitions littéraires en passant de balayeur à contremaître, Langevin, miné par l'opinion des autres sur son homosexualité, ne parvient pas à avancer sa thèse sur Pascal, Weston décide carrément de renoncer à rédiger la sienne et retourne, sans illusion sur son avenir, aux Etats-Unis, les parents de Gisèle refusent qu'elle étudie dans une école anglophone, sacrifiant ainsi ses aptitudes supérieures en mathématiques.

Bessette souligne la difficulté d'être une minorité linguistique sur un continent anglophone. L'action se déroule dans les années 1940, quand "le climat intellectuel était loin d'être satisfaisant. "Comment s'en étonner, c'est le contraire qui serait surprenant." Une poignée de Français, des paysans pour la plupart, sans instruction, privés de leurs chefs, avaient choisi de rester en Amérique après la défaite... Ils avaient dû aller au plus pressé : vivre, cultiver la terre, défendre leurs traditions, leur langue. Et ils avaient tenus le coup. Ils s'étaient adaptés peu à peu au nouveau régime ; avaient essayé de tirer parti de la situation."

De la pauvreté et de la difficulté de se faire une meilleure place naissent les frustrations sociales, qui vont de pair avec un ressentiment vis-à-vis de ceux qui essaient malgré tout de s'élever. Ainsi, la petite-amie de Jules Lebeuf méprise son statut d'étudiant : "Quand on n'a pas assez d'argent pour aller à l'université, hé ben, on reste ce qu'on est. On essaye de monter à partir d'en bas, c'est toute." A Gisèle, l'épicière jette son mépris d'une voix forte : "Moé, à ton âge, ma belle, je m'appelais p'tête ben pas Gisèle, mais j'travaillais déjà à ton âge, moé. J'gagnais mon sel." Un des collègues balayeurs de Jules Lebeuf s'exclame, apprenant l'existence de bourses : "Payer des gars pour aller à l'école ! C'est à cause d'écœuranteries comme ça qu'on paye des taxes, nous autres, après."

Tout comme Gabrielle Roy dans son roman social Bonheur d'occasion, Gérard Bessette porte un regard humaniste sur la condition des ouvriers, ce qui ne l'empêche pas d'être lucide et sans concession sur le mépris qu'ils entretiennent entre eux, la haine de soi qui leur fait rejetter leurs semblables. De même qu'Ernestine, dans Bonheur d'occasion, ne semblait pas faire l'affaire de Jean parce qu'elle n'était qu'une petite serveuse, alors que lui-même était issu du même milieu, Gisèle, ici, est attirée par Augustin et ses manières raffinées, rejetant instinctivement Lebeuf car "[il] était peut-être intelligent, comme l'affirmait son père, instruit aussi puisqu'il fréquentait l'université avec Augustin ; mais c'était un plébéien. Il avait des manières et presque un langage de balayeur".

De même, la haine des patrons est à ce point ancrée dans l'esprit des balayeurs qu'elle leur fait injustement prendre leurs distances avec Lebeuf lorsqu'il devient contremaître, alors même qu'il n'a accepté ce poste que pour qu'un collègue licencié soit réintégré à son poste et que les salaires des balayeurs soient augmentés. Ses anciens collègues s'éloignent de lui et lui lancent des regards hostiles : "à mesure que le temps passait, ils avaient oublié. Ils avaient commencé à considérer Lebeuf comme un patron. Le travail s'était relâché."

Le sort de Gisèle est laissé en suspens. Comme celui de Jules, qui laisse peu à peu tomber ses ambitions littéraires, on imagine qu'il sera fait de désillusions et d'acceptation d'un destin beaucoup moins brillant que celui dont elle avait rêvé. La certitude, "qu'il était possible pour une jeune fille comme elle de rencontrer un beau jeune homme riche, courageux et distingué, et de lui inspirer un amour profond" laisse présager une vie amère. De ce point de vue, Jules apprend lui aussi la trivialité de la vie de couple : en ne trouvant pas le courage de quitter Marguerite, il s'installe peu à peu dans une vie banale mais qui lui convient.

mercredi 7 octobre 2009

Le don d'ubiquité

L'étreinte fugitive
, de Daniel Mendelsohn (Flammarion, 2009)

Paru dix ans avant Les Disparus, ce premier volet du triptyque envisagé par l'auteur (et dont le troisième volume reste à paraître) met en scène un Daniel Mendelsohn dans la recherche de son identité d'homosexuel vivant dans le quartier gay de New York. En apparence, ce thème est bien éloigné de celui des Disparus, et pourtant, la démarche est identique. Il s'agit là d'une enquête sur soi, sur le passé d'où découle l'identité présente, identité difficile à définir tant elle échappe à la simplicité.

Prof de lettres classiques, Daniel Mendelsohn appuie son analyse de ses connaissances en grec et évoque des personnages de la mythologie, tels Œdipe, celui qui tente de résoudre l'énigme de son identité, "qui était de manière catastrophique trop de choses en même temps pour trop de gens".

À l'origine de cette quête de soi, le refus de se limiter à être une seule chose, qui s'est imposé à Daniel Mendelsohn comme une évidence lorsqu'il a décidé de partager sa vie entre le quartier de Chelsea à New York, et une ville de banlieue où il se rend chaque jour pour voir grandir un enfant pour lequel il a accepté de jouer le rôle de figure paternelle, et qui est, "naturellement", devenu une sorte de fils sans en être un vraiment (ce qui ne manque pas de rappeler Œdipe ou Ion, dont les mythes sont largement analysés par Mendelsohn) : "Le problème, c'est que chacun ne dit jamais que la moitié de l'histoire. Nous sommes toujours deux choses en même temps".

Mettant en doute la vision extérieure qu'on peut avoir des autres, il affirme : "les certitudes affichées par les autres sont plus souvent commodes que vraies, en ce qu'elles permettent de vivre une vie cohérente et sensée, en ce qu'elles permettent de donner un certain sens à leur choix et à leur idéologie."

En tant qu'homosexuel, il reconnaît, non sans douleur car la multiplicité des partenaires à laquelle cette quête donne lieu n'aboutira jamais à une réponse claire, que c'est lui-même qu'il cherche dans l'autre : "les hommes gays, eux, tombent, pendant le sexe, à travers leurs partenaires jusqu'à eux-mêmes, inéluctablement".

Tout cela, bien qu'intéressant, n'est en effet, comme certains critiques littéraires l'ont souligné (en regrettant que ce livre sorte trop tard en France, après des années de débat sur ce qu'est l'homosexualité), assez banal. Comme ces analyses en forme de lieux communs : "la culture gay n'est qu'un laboratoire où observer ce que la masculinité devient sans les contraintes imposées par les femmes : le sexe pour les hommes est finalement séparable de l'affect" ; les hétéros jugés sérieux tandis que chez les gays "la libido n'est pas subordonnée au travail" et qu'ils seraient "voués aux jeu, à la jouissance, à l'embellissement" ; la justification des partenaires d'une nuit par le fait qu'un garçon y demeure un objet tandis qu'il deviendrait un sujet si la relation se poursuivait.

Lorsque Mendelsohn se met à rapporter, au détour d'un paragraphe, qu'enfant, il jouait avec la maison de Barbie de la petite voisine ou qu'il avait peu de talent pour le bricolage mais un goût pour aider sa mère dans les tâches domestiques, on est un peu déçu de voir le propos tomber, après un début enthousiasmant d'analyses érudites, dans des détails aussi triviaux et clichés.

Reste que ce livre est aussi un récit documentaire sur la vie des homosexuels des années sida, où l'on apprend que d'un groupe d'amis gays fréquentés pendant un été universitaire, seuls deux sont encore en vie, avec cet aveu : "la multiplicité nous a donné une époque d'infections."

La dernière partie du livre, intitulée "Mythologie", laisse place à la quête de l'identité héritée de l'histoire familiale et ouvre la voie aux Disparus. En fouillant dans les registres municipaux, Mendelsohn découvre que son grand-père a menti en faisant de sa sœur une vierge morte deux semaines avant un mariage forcé, faisant d'elle une figure tragique qui fascinait le garçon et qu'l doit abandonner pour une réalité plus terre à terre. Il est alors profondément déçu car "perdre votre mythe magnifique est une chose terrible. Sans lui, comment savoir qui vous êtes?"

La vie est forcément plus banale que les mythes : "nous trouvons dans la tragédie la beauté pure de l'absolu, une beauté qu'on ne peut avoir si on choisit de vivre", ce qui apparaît à ce point frustrant à Mendelsohn qu'il puise sans doute là le courage de se plonger dans une immense enquête qu'il croyait impossible à réaliser à cause de l'ancienneté des faits, au cours de laquelle il va rechercher les circonstances de la mort de parents juifs restés en Pologne, pendant l'occupation nazie, et qui constitue le récit des Disparus.

dimanche 27 septembre 2009

LSD

L'anglais n'est pas une langue magique, de Jacques Poulin (Léméac/Actes Sud, 2009)

Difficile, après avoir lu Volkswagen Blues (paru en 1984), de ne pas avoir un a priori sympathique pour un roman de Jacques Poulin. Comme on s'y attend, on retrouve des personnages vivant en dehors des modèles établis, non par rébellion mais parce qu'ils savent, instinctivement, qu'ils ne pourraient vivre autrement.

C'est le cas de Francis, qui affirme : « Je n'ai jamais éprouvé le besoin d'être comme tout le monde ». Il garde un pied dans l'enfance en consacrant une partie de son temps à des rêves éveillés au cours desquels il serait un gardien de bus héroïque des Canadiens sur le terrain de hockey ou un adversaire terrible pour Pete Sampras au tennis. Passionné de lecture, il en a fait son métier en devenant "lecteur sur demande". « C'est une appellation que j'aime bien, parce que les initiales font LSD : pour moi, la lecture est une drogue ». Il se rend chez des gens, le plus souvent malades ou en rémission, pour les réveiller à la vie grâce aux mots.

L'écriture de Jacques Poulin s'attache, lentement et avec minutie, à mettre en place ce personnage dans les détails banals mais attachants de sa vie quotidienne. « Monsieur Francis », qui lit des titres comme « Le poney rouge, de monsieur Steinbeck », « L'avalée des avalés, de monsieur Ducharme », « L'écume des jours, de monsieur Boris Vian », porte un regard bienveillant et humaniste sur ses clients, préparant ses lectures longuement avant de se rendre chez eux au volant de sa vieille Mini Cooper. Une de ses clientes est la jeune Limoilou, qui se remet doucement d'une tentative de suicide.

Se décrivant comme « un petit frère », il entretient respect et dévotion à l'égard de Jack, le grand frère écrivain qui vieillit et peine à l'écriture de son dernier roman.

La gentille histoire de ce court roman est, comme dans Volkswagen Blues, un prétexte pour parler de la culture du Québec, de ses peintres et de ses écrivains, une culture francophone dans cette Amérique dont la fascination pour les premiers explorateurs est aussi l'occasion de rappeler la présence française. « Monsieur Francis » fait remarquer à un policier, qui lui parle de deal, que celui-ci emploie le mot anglais car il pense que l'anglais est une langue magique, alors que le mot français marché ferait tout aussi bien l'affaire. Comme on nous l'explique à la fin, c'est en fait le français qui est une langue magique puisque Francis est parvenu, avec ses lectures, à faire sortir une jeune femme du coma.

Il y a là un amour proclamé de la culture québécoise (l'un des endroits préférés de Francis est « le paisible cimetière où les gens déposaient des souliers sur la tombe de Félix Leclerc») et une volonté de lui donner la place qu'elle mérite dans le coeur des Québécois. La façon est toutefois, comme dans Volkswagen Blues, un peu trop celle d'un vieil instituteur passionné. Une lecture agréable et sympathique.