dimanche 31 mai 2009

Morts à Naples

Le contraire de la mort, scènes de la vie napolitaine, de Roberto Saviano (Robert Laffont, 2009)


Saviano lance deux cris de révolte sur les plaies de sa terre natale, Naples et sa région, par deux récits illustrant injustice et inégalité face à la vie de gens coupables du seul fait d'être né dans cette région pauvre et gangrenée par la mafia.


L'auteur de Gomorra reprend ici le thème du best-seller qui l'a fait connaitre, et dont il est partie prenante en tant qu'enfant du pays : celui de la vie des habitants de Naples et sa région dont la mafia régit la vie quotidienne. Cette fois encore, il touche au plus près de l'intérêt humain en s'incluant dans le récit, journaliste et témoin privilégié des ravages causés par la pauvreté.

De cette forme de nouveau journalisme, dans Gomorra, (mot valise fabriqué à partir de Camorra, le nom de la mafia napolitaine et Gomorra, Gomorre, en italien), il brossait le portrait de mafieux pathétiques qui se prenaient pour des héros de films américains les mythifiant (Le Parrain en tête), mettait au jour et expliquait toutes les arcaces des trafics de ces organisations souterraines dont les agissements sont au coeur de la société capitaliste, qu'il s'agisse de la vente de cigarettes de contrebandes, la main d'oeuvre du textile de la haute-couture, les restaurants rachetés au niveau local et à l'étranger pour blanchir l'argent, jusqu'au traitement des déchets toxiques pris en charge par la Camorra.

De ces faits, Roberto Saviano brossait un portrait de la vie d'habitants du Sud de l'Italie qui, parce qu'ils sont nés là et y sont restés, n'ont pas le choix d'en être complice et acteurs, notamment parce que leur région ne leur offre aucune autre possibilité de se faire une place dans la société.
Une vie qui finit souvent dans le sang, les réglements de compte et les larmes : du drame, raconté avec style et une mise en scène de film d'action et qui faisait de Gomorra, un récit aussi littéraire que journalistique.

Cette fois, Saviano revient avec deux courts récits, en forme d'articles de magasines, mais dont l'ambition littéraire passe par sa volonté d'en extraire le drame et le tragique.

Le premier récit évoque ces jeunes hommes qui s'enrôlent dans l'armée pour gagner leur vie, le temps de missions à l'étranger grassement payés : « Ici, pour rejoindre l'armée, même ceux qui ont une jambe en moins tenteraient leur chance ». Mercenaires d'un quart-monde où l'armée est la seule porte de salut, ces jeunes hommes sont le jouet de guerres qui ne les concernent pas (Liban, Irak, Somalie, Bosnie, Afghanistan) : « Dans la plupart de ces missions humanitaires, les troupes sont essentiellement composées de soldats méridionaux. Plus de la moitié des soldats italiens morts au front viennent du Sud ».

On suit Maria, jeune veuve d'un de ces jeunes enrôlés, sans d'abord connaître son âge, qu'on apprend avec le même choc que narrateur vers la fin d'un récit : 17 ans, à peine sortie de l'enfance et une vie qui semble brisée et finie : « Les veuves d'hommes jeunes. Qui devenaient intouchables pour les autres, car le spectre de leur époux veille à jamais sur elle ».

Son fiancé s'était engagé dans l'armée pour payer leur mariage. Il est mort en Afghanistan, dans un char qui a sauté sur une bombe.

Dans le second récit, La bague, Saviano évoque l'incompréhension d'une amie "du Nord", venue assister à un mariage à Naples, et qui, devenue journaliste des années après, se souvient de deux amis de Saviano qu'elle y avait vus, et qui ont été tués par un clan mafieux. Sans connaître le contexte, elle porte un jugement hâtif sur ces deux hommes, croyant pouvoir les accuser d'avoir appartenu à la camorra. En réalité, ces deux hommes n'ont été tués que pour en atteindre un autre qui s'était échappé, destinataire d'un réglement de compte entre clans ennemis.

Saviano enrage (« cette même colère me serre la gorge et je ne parviens pas à répondre, je ne parviens pas à parler ») des préjugés négatifs du reste du pays sur sa région, qui rendent suspects aux yeux des étrangers toute personne originaire de la région : « il est des lieux où le simple fait de naître est une faute, où le premier souffle et la dernière quinte de toux ont la même valeur, la valeur de la faute. »

De ces deux courts récits, Saviano parvient à faire ressortir des détails invisibles aux yeux étrangers, laissant entrevoir le climat particulier de sa région, où même les choses les plus quotidiennes sont marquées de l'empreinte de la mafia. Ainsi dans un café, « tout le monde boit de la limonade Arnone, parce qu'elle est du coin et que quelqu'un exige qu'on vendre seulement de la limonade Arnone ».

Le quotidien est perverti par la peur, et celle-ci n'est pas nouvelle. Comme le fait remarquer Saviano à propos d'un couple de retraités : « Ils aimeraient pouvoir dire que tout a changé, qu'ils ne reconnaissent pas les lieux de leur jeunesse. Mais ils les reconnaissent. Ç'a toujours été ainsi. Peut-être même était-ce pire avant. »

Autre signe distinctif inquiétant, les plaques de métal gravés de leur nom et leur date de naissance que portent les hommes de la région autour du cou, tels des soldats. « Tous ceux que je connais ou presque ont une plaque... On dirait une mode de rappeurs, la marque stylistique des jeunes de banlieue, une provocation, une façon de souligner la permanence du conflit urbain » ; « La plaque est essentielle pour comprendre ma région, mon village et les gens de chez moi... La plaque est un signe, le signe d'un pays en guerre. D'une partie d'un pays en guerre. Un pays en guerre mais qui l'ignore. »

De la veuve de soldat mort en Afghanistan aux deux hommes victimes innocentes de la mafia, Saviano enrage de voir ces vies détruites, une situation qui n'a pas changé depuis qu'il est enfant et dont il ne peut s'empêcher, désormais, de raconter sous son vrai jour, malgré les menaces de mort que la mafia fait peser sur lui depuis la publication de Gomorra : « En grandissant, j'ai ressenti comme une nausée permanente à force de garder ces histoires pour moi et que j'ai dû les déverser sur n'importe qui ».

vendredi 13 mars 2009

À mauvaise école

Pourquoi nos enfants sortent-ils de l'école ignorants ?, de Patrick Moreau (Québec, 2008, éd. Boréal)

Patrick Moreau est professeur de littérature dans un cégép de Montréal. A force de faire face à l'ignorance et l'inculture de ses élèves, il s'est décidé à livrer un point de vue révolté sur un système éducatif à la dérive, incapable d'apprendre quoi que ce soit aux enfants, si tant est qu'il en ait encore envie.

La désagrégation de l'apprentissage commence par l'orthographe, - il donne de multiples exemples de la façon dont les élèves la maltraite -, et la pratique orale du français, malmené par les enseignants eux-mêmes, coupables d'un "je-m'en-foutisme" dangereux. Arguant que la dysorthographie repose souvent sur une incompréhension même de ce qu'on veut écrire (quand on écrit "se rendre contre", au lieu de "se rendre compte" par exemple), il y voit une incapacité des élèves à comprendre ce qu'on leur enseigne, ou du moins d'en rendre contre, euh, compte (!), d'argumenter et d'analyser un sujet.

Le manque d'enseignement précis en histoire et géographie, par exemple, ajoute encore à la confusion de cette éducation où aucun objectif clair n'est fixé par le ministère pour passer au niveau d'étude supérieur : pour nombre des élèves de Moreau, Flaubert écrit "en ancien français", Sissi et un personnage du Moyen-Âge et révolution tranquille et révolution française sont mal différenciées.

Laissés dans le flou de connaissances enseignées de façon trop superficielles, d'une "culture commune" rejetée au profit de ce qui est directement utile (la maîtrise des nouvelles technologies, qui serait plus importante que l'étude de textes littéraires prétendument d'un autre âge), les enfants sont ainsi dans l'incapacité de réfléchir sur leur époque, et a fortiori, de participer, plus tard, à la vie de la démocratie, dont les enjeux échapperont à leur insuffisances.

Patrick Moreau accuse aussi le système de ne s'intéresser qu'aux "élèves-en-difficulté", sans chercher à valoriser les meilleurs, et pire, de ne plus vouloir noter les élèves par peur de porter atteinte à leur estime de soi ! Ce qui provoque, inévitablement, un nivellement par le bas. Reconnaissant que lui-même participe à ce système en relevant les notes de ses élèves pour éviter qu'une partie d'entre eux ne soient complètement noyés, Patrick Moreau s'attaque aussi aux sciences de l'éducation, qui forment les futurs enseignants à leur rôle de prof alors qu'ils n'ont parfois pas le niveau requis dans la matière qu'ils sont sur le point d'enseigner.

Discours souvent répété en France, celui de la dérive du système éducatif reprend dans cet ouvrage les arguments habituellement martelés dans d'autres livres. Dans la multitude d'ouvrages publiés sur le sujet, on pense surtout à celui de Jean-Paul Brighelli, La fabrique du crétin : la mort programmée de l'école, qui avait connu un grand succès en France, en 2006. On n'apprend donc rien de nouveau, si ce n'est que le constat d'échec, au Québec, est le même qu'en France. A moins que la vision de Moreau, Français installé à Montréal depuis 1994, ne soit teintée par celle de son pays d'origine.

Ce pamphlet, pas si violent que ça, au fond, est écrit dans une belle langue que son auteur aimerait sans doute voir ses élèves pratiquer. Mais son constat s'achève sur une note pessimiste : Patrick Moreau ne se fait guère d'illusions sur la possibilité de grandes améliorations du système.

jeudi 12 mars 2009

La mariée était frigide

Sur la plage de Chesil, de Ian McEwan (Grande-Bretagne, 2008, éd. Gallimard)

Dès la première phrase, tout est dit : "Ils étaient jeunes, instruits, tous les deux vierges avant leur nuit de noces, et ils vivaient en des temps où parler de ses problèmes sexuels était manifestement impossible". Ian McEwan plonge au plus près de l'intimité d'un couple, quelques heures après le mariage, dans la chambre nuptiale. Florence et Edward s'aiment depuis un an mais la jeune femme s'est toujours refusée à lui. Uniquement instruite par un guide sexuel dont la lecture lui a inspiré la plus grande répulsion pour la pénétration, elle appréhende la consommation de leur mariage avec dégoût.

Inexorablement, le récit du romancier anglais nous amène, progressivement, vers le fiasco de ce rapprochement des corps. Entrecoupé de flashbacks narrant leur rencontre, leur relation chaste, leurs origines sociales différentes, le roman se fait aussi le document d'une époque - on apprend sans surprise à la fin que l'histoire se déroule en 1962 : celle d'avant la libération sexuelle, dans une société trop sévère où la jeunesse n'est pas préparée aux réalités de l'âge adulte. On pense alors, par la description de la peur et la répulsion féminine pour l'acte sexuel, à Une vie, de Maupassant.

On comprend mal, pourtant, comment ce couple en arrive à un point de non-retour, simplement à cause de l'inexpérience de ces jeunes mariées. Chacun des deux se sent humilié de n'avoir pas été à la hauteur. La séparation brutale et définitive se fait sans qu'aucun des deux ne tente une réconciliation. La fin du roman explique toutefois pourquoi deux êtres qui s'aimaient ont pourtant fait leur vie chacun de leur côté : "Voilà comment on peut changer radicalement changer le cours d'une vie : en ne faisant rien".

Au-delà de ce fiasco nuptial causé par leur manque d'expérience sexuelle propre à l'époque, c'est bien de l'inertie de deux êtres qui n'ont pas su affronter leurs peurs dont il est question. De cette insoutenable légèreté des actes qui fait basculer une vie, dont le cours aurait pu être bien différent si ses protagonistes avaient su faire face à leurs angoisses et leur honte. Ian McEwan laisse planer un doute sur le caractère fictif de l'oeuvre, dans un avertissement final subtil : "L'hôtel de Florence et d'Edward - situé à un kilomètre et demi d'Abbotsbury dans le Dorset, à flanc de colline derrière le parking de la place - n'existe pas". Une phrase à laquelle on ne sait si l'on doit croire, mais qui ajoute de la substance à un roman, qui, s'il est très bien écrit et voit juste dans l'analyse psychologique des sentiments des jeunes mariés, reste tout de même anecdotique par son sujet. Mais peut-être en a-t-on tout simplement un peu marre de tous ces livres qui ne parlent que de ce qui se passe dans les chambres à coucher.

dimanche 8 mars 2009

Le chien de la discorde

Mon chien stupide, de John Fante (19??, traduit en 1987 en français, Etats-Unis)

Écrivain et scénariste en mal d'inspiration, Henry J. Molise rentre un soir dans la maison familiale, près de Santa Monica, pour constater qu'un chien énorme se tape l'incruste dans le jardin familial. Pressé par sa femme Harriet de s'en débarrasser, Henry décide de l'adopter quand celui-ci tente de violer le petit ami de sa fille.

Car Henry, qui est aussi le narrateur, en a sa claque, de sa famille. Dominic n'est attiré que par les femmes noires, Tina, sort avec un ex-Marine qui passe ses journées à surfer et Denny fait faire ses dissertations à sa mère pour avoir de bonnes notes à la fac et ainsi échapper à la conscription. Seul Jamie, le dernier, semble ne pas créer de soucis à ses parents.

Les quatre adolescents sont sur le point de prendre leur indépendance, et c'est avec impatience qu'Henry fait le décompte, un à un, de leur départ de la maison.

Frustré d'entretenir ces enfants ingrats, il rêve aussi de laisser tomber sa femme Harriet pour commencer une nouvelle vie à Rome, fantasme de carte postale sans réelle substance, mais qu'il entretient, seul rêve auquel il peut encore se raccrocher.

L'arrivée du chien, rapidement surnommé "Stupide", qui se révèle homosexuel et tente de violer les chiens mâles et les hommes du voisinage, est comme une bouée de sauvetage de ce naufrage familial et professionnel.

Représentant la liberté dont la société prive les hommes, le chien, lui, se laisse aller à ses instincts sexuels et violents, attaquant les femelles qui veulent obtenir ses faveurs pour décourager leurs ardeurs.

La volonté soudaine d'adopter Stupide répond à un besoin clair du narrateur : emmerder son entourage, dans l'espoir, entre autres, qu'"il leur [les chiens des voisins] flanquerait une bonne dérouillée".

Il fait toutefois machine arrière dès que sa femme menace de le plaquer s'il adopte Stupide : "Un chien était certes une belle créature, mais il ne savait pas repasser les chemises, ni préparer les fettuccini ou le poulet marsala[...]". Contre toute attente, Harriet finit par accepter l'animal.

Écrit dans un style cru, sur un ton grinçant, pas politiquement correct pour un sou, Mon chien Stupide, fait le portrait d'un vieil égoïste aigri par ses échecs en tant qu'écrivain et père de famille. Henry ne prend pas de pincette avec ses fils, qu'il n'hésite pas à traiter de crétin, affirmant qu'il les échangerait bien contre une Porsche neuve. Grossier, il envie à voix haute le chien qui se lèche le membre en érection tout seul, avouant par la suite à sa femme que "nous sommes mariés ensemble depuis si longtemps que j'oublie parfois que toi aussi, tu as des émotions". Il n'a pas de scrupule à favoriser son propre bien-être, plutôt que celui de ses enfants, soulagé au fur et à mesure que ces derniers désertent la maison familiale pour faire leur vie.

Après moult aventures familiales et la disparition subite du chien, il revend voiture et tondeuse pour réaliser son fantasme de refaire sa vie en Italie, sous prétexte que sa femme lui refuse l'adoption d'un bull-terrier. Inutile de préciser comment ce projet s'achève, d'ailleurs "Les Romains servent un mauvais café américain" !

Un roman très divertissant, qui porte un regard à la fois lucide et drôle sur la vie quotidienne d'une famille. Il y a Rome, fantasme d'une vie exaltante, mais la réalité est tout autre : un quotidien pesant, où la lassitude de vivre avec ses proches se mêle aux désillusions personnelles du désir de réussite inassouvi. Faussement méchant, le narrateur se révèle un père aimant, dont le seul défaut serait, pour le plus grand plaisir du lecteur, de ne pas se cacher derrière un vernis de bons sentiments et d'assumer sa lassitude des autres, quand bien même il s'agit de sa propre progéniture.

vendredi 13 février 2009

Un seigneur outragé

Martin Eden, de Jack London (1909, Etats-Unis)
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Issu d'un milieu pauvre, devenu marin pour gagner sa vie, Martin Eden se trouve un jour invité à la table d'une famille de bourgeois aisés, les Morse, parce qu'il a aidé le fils de famille à se sortir d'une bagarre. Le raffinement des manières et la culture qui règnent dans la maison familiale l'éblouissent : il veut élever son esprit pour en être digne.

Lors de cette soirée qui signe un tournant essentiel dans sa vie, il entrevoit la possibilité d'une vie de culture et d'esprit, jamais soupçonnée jusqu'alors. Il fait aussi la connaissance de Ruth Morse, dont il tombe immédiatement amoureux pour sa grande beauté et sa délicatesse envers lui.

De son côté, la jeune femme, bien que révulsée par ce personnage au langage mal polissé, se sent en même temps attirée par son physique sauvage, bien différent de celui des fils de bonne famille qu'elle est habituée à fréquenter. Elle n'aura pourtant de cesse de le façonner à son idéal bourgeois.

Le couple est voué à l'échec : ses deux protagonistes ne sont pas de la même classe sociale. Ruth et Martin s'éloignent de plus en plus à mesure que le jeune homme s'instruit. Car si, au départ, Martin croyait que le raffinement des manières allait de pair avec la grandeur d'âme, sa fréquentation du salon des Morse l'initie surtout à la médiocrité des conversations. Lieux communs étalés avec prétention, valeurs bourgeoises étriquées finissent par lui être insupportables : il a vite dépassé le niveau de ceux qu'il croyait supérieurs à lui, à force de nuits passées à étudier pour combler ses lacunes scolaires.

Ayant pris conscience de sa vocation d'écrivain, Martin ne se laisse pas décourager dans sa volonté de vivre de sa plume, malgré la volonté de son entourage de lui faire accepter un travail stable. Bien avant de connaître le succès avec ses livres, il comprend que la supériorité de son esprit ne peut être comprise, même par Ruth, ce qui le condamne à la solitude :

« Bourgeois et prolétaires étaient pareillement démunis de ce supplément d'âme qu'il percevait en lui et dans les livres. Les Morse lui avaient montré le meilleur de ce que leur position sociale pouvait offrir et cela ne l'avait pas beaucoup impressionné. Il avait beau être pauvre et esclave du prêteur, il se savait supérieur au monde des Morse et, quand son unique costume présentable n'était pas au clou, il évoluait parmi eux comme un seigneur outragé, un prince condamné à vivre au milieu d'un troupeau de chèvres. »

Considéré comme une autobiographie de son auteur, Martin Eden rend compte des déceptions, désillusions et de la révolte de Jack London vis-à-vis de la petitesse d'esprit de ses contemporains. Dans un style réaliste et une structure romanesque classique, il brosse avec minutie le portrait émouvant d'un homme exceptionnel, jamais reconnu à sa juste valeur, même dans le succès commercial qu'il finit par connaître comme écrivain. Le secret de ses nuits passées à étudier, de cette volonté, invisible, de toujours s'élever intellectuellement, se devait d'être racontée, seul témoin d'une vie brillante, uniquement récompensée par la satisfaction de se savoir au-dessus de la masse. La fin tragique, d'un pessimisme implacable, est avant tout une condamnation de la médiocrité de la société bourgeoise, qui ne laisse aucune possibilité de bonheur aux meilleurs de ses éléments.